|

Les trésors de Topkapi.
Jean-Michel Thibaux.
 Entrée du palais de Topkapi.
Extrait du roman « La princesse de lumière » de Jean-Michel Thibaux:
Au cœur du sérail, au fond d’une pièce obscure où il lui arrivait de punir les pages qu’on destinait à la castration, Abas déplia son tapis de prière. Le chef des eunuques noirs du harem était une créature de l’espèce la plus rare. Il vivait dans l’intimité du sultan Soliman, avait sa confiance. Une absolue confiance. De tous les kizlar aghasi qui s’étaient succédé au sein des harems depuis le règne du premier empereur ottoman, Osman Ier, ce Maure enlevé quarante ans plus tôt dans l’Atlas était le plus riche et le plus comblé. Il possédait des biens immenses et plus de trois cent mille piastres d’or et autant de ducats que les banquiers juifs et arméniens faisaient fructifier dans l’empire de son maître et dans celui de Charles Quint.

Le Grand eunuque noir du harem de Topkapi.
Il se savait presque intouchable. Il pensait « presque » depuis que le favori et meilleur ami de Soliman, le vizir Ibrahim, avait été étranglé sur les conseils de la favorite Hürrem. Il n’en demeurait pas moins un être hors pair choyé par le sultan de Topkapi.
 Le Grand eunuque blanc du harem de Topkapi.
Sa mémoire était prodigieuse. Il se fiait à ses sens. Son odorat ne le trompait jamais sur l’état des femelles qu’il soumettait à sa volonté. Ses oreilles décelaient les bruits les plus infimes et les mensonges les mieux élaborés. Ses lèvres et sa langue savaient reconnaître les subtils poisons, les vins rares, mille variétés de miel. Il était réellement la créature la plus précieuse de cette prison dorée après la favorite et les petits princes.
 Les pages et un nain du palais de Topkapi.
Il s’agenouilla sur son tapis, se concentra et pria. Quand le rituel du matin s’acheva, il récita une sourate. Toujours la même depuis qu’on l’avait dépossédé de sa virilité : Au nom de Dieu, le Tout-Miséricorde, le Miséricordieux. Par le temps l’Homme est en perdition. Exception faite de ceux qui croient, effectuent les œuvres salutaires, se conseillent mutuellement le bien, se conseillent mutuellement la patience.
 Le porte-glaive impérial, le premier valet et les gardes d'honneur du palais de Topkapi.
Ainsi commençait la journée du redouté kizlar aghasi. Jour après jour, son œuvre salutaire consistait à dompter les deux cent soixante-dix femmes du harem, excepté la favorite Hürrem et la kiaya Ysamina.
Histoire du palais de Topkapi.
 Maquette du palais de Topkapi.
Le palais de Topkapi (Topkapi Sarayi) fut de 1465 à 1853 la résidence principale des sultans ottomans à Istanbul. Dominant la Corne d’Or, le Bosphore et la mer de Marmara, le « Palais de la porte des Canons » fut érigé sur l’emplacement de l’ancienne acropole de Byzance. S’étendant sur 700 000 mètres carrés, cerné par cinq kilomètres de remparts, il draina à lui toutes les richesses du monde durant quatre siècles.
 29 mai 1453, chute de Constantinople.
 Memhet II entrant dans Constantinoples.
Mehmet II le Conquérant (né le 1 er avril 1430 ou le 29 mars 1432, mort le 3 mai 1481 à Gebze.). En 1453, il s’empara de Constantinople, et six ans plus tard, il fit ériger le palais de Topkapi. Ce choix n’était pas le fait du hasard, mais la concrétisation d’une volonté de changement politique. Mehmet voulait rompre avec les traditions ancestrales. Lettré, parlant plusieurs langues dont le grec et le latin, compositeur, poète, féru d’astronomie, il se tourna vers l’Europe et fit venir à Istanbul des artistes italiens.
 Memhet II Janissaires de Memhet II.
Abandonnant le palais nouvellement construit au centre de la capitale (sur l’actuel site de l’université) qu’on nomma le « Palais des larmes » en raison des veuves, des favorites et des courtisanes déchues qui y furent enfermées à partir du XVI ème siècle, il décida de faire bâtir la cité impériale sur le promontoire est de la ville, qu’on nommera dès lors « Pointe du Sérail ». A l’époque, cet espace comportait peu d’habitations et était essentiellement composé d’églises et de monastères. De 1459 à 1462, l’ensemble des bâtiments religieux sera rasé, excepté l’église Sainte Irène qui abritera l’arsenal. Quatre portes monumentales permettaient à l’origine d’entrer dans Topkapi. L’une d’elle, la Porte des canons, fut détruite lors de l’incendie de 1862.
 L'université d'Istanbul a remplacé le "palais des Larmes".
Dès 1473, le padisha Memhet II, s'installa dans un petit pavillon érigé sur le versant occidental de la colline dans un style très iranisant appelé Tchinili Kôshk ou « kiosque en faïences » toujours visible aujourd’hui. Dans les siècles qui suivirent, Topkapi ne cessa de s’agrandir, surtout après le tremblement de terre de 1509 et le grand incendie de 1665. Il y eut en moyenne quelque cinq mille serviteurs et fonctionnaires à Topkapi. Sous Murad III, dans la seconde moitié du XVIe siècle, on recensa 1 147 cuisiniers et aides de cuisine : ils apportaient les plats à la porte du harem. Les janissaires demeuraient dans la première cour. Les palefreniers étaient aux écuries ; seul le padisha pouvait passer à cheval la porte du palais. Les vizirs eux-mêmes n'avaient accès qu'à la salle du trône et à celle du conseil des ministres.
 Soliman le magnifique.
Mais la grande innovation fut le transfert du harem de l’ancien au nouveau palais par Soliman le Magnifique. Dans le harem vivaient six cents femmes en moyenne (il y en eut jusqu’à 1500), les djariye, qui pour la plupart n’eurent jamais de relations sexuelles avec le sultan, ni un pouvoir quelconque. Soliman le Magnifique, parfait exemple d’un homme peu tourné vers les délices charnels qu’auraient pu lui prodiguer les beautés cloîtrées, a été l’un des rares à épouser une favorite. Le dernier à se marier fut Ibrahim (1640-1648).
 Mustapha III
L’engouement des sultans pour Topkapi s’étiola à partir du règne de l’incapable Mustapha III étranglé en 1808. Les maîtres de l’empire ottoman préfèrent habiter dans des palais sur le Bosphore tels que Beylerbeyi construit entre 1861 et 1864 par Balyan, sur l'ordre du sultan Abdülaziz sur la rive asiatique ; ou le Çiragan Sarayi, le plus sophistiqué des palais impériaux édifié en 1874, qui comprenait une dizaine de bâtiments s’étendant sur 1.3 km le long du Bosphore . En 1853 , le sultan Abdülmecid Ier décide de déplacer sa cour vers le palais de Dolmabahçe, premier palais de style européen de la ville, dont la construction vient de se terminer. Certaines fonctions, comme le trésor impérial, la bibliothèque, les mosquées et la monnaie restent à Topkapi.
 Palais de Beylerbeyi
 Palais de Çiragan
 Palais de Dolmabahçe
Après la chute de l'Empire ottoman en 1921, le palais de Topkapi est transformé en musée de l'ère ottomane par décret du gouvernement du 3 avril 1924 . Aujourd’hui le musée du palais de Topkapi, inscrit sur la liste du patrimoine mondial par l’UNESCO conserve d'importantes collections de porcelaines, de vêtements, d'armes, de boucliers, d'armures, de miniatures ottomanes, de manuscrits de calligraphie islamique et de peintures murales, ainsi qu'une exposition permanente du trésor et de la joaillerie de l'époque ottomane.
 Vases de Topkapi
LE PALAIS AUX MILLE TRÉSORS.
Toute la vie de Topkapi s’organisait autour des quatre cours entourées d’une succession complexe de bâtiments qui, aux yeux des touristes, paraissent construits dans le plus grand désordre. Cette impression est due à la superposition des styles architecturaux, aux rajouts liés à la nécessité d’un fonctionnement devenu gigantesque, aux caprices des Sultans voulant étaler leurs richesses.
 La première cour de Topkapi en 1584.
A l’âge d’or, l’ambassadeur venu rendre visite au « Maître de la Porte » s’engageait sur l’axe sud-nord menant à la quatrième cour qui lui était interdite, car à cet endroit s’étendait le mystérieux harem gardé par les eunuques. Sous l’œil implacable des janissaires, il franchissait les portes fortifiées, se mêlant à la multitude des serviteurs et des fonctionnaires qui vivait le long de la rive dans une zone appelée la « cinquième place ». Cette population vouée corps et âme au sultan avait ses propres kiosques, ses pavillons, ses palais et ses dortoirs. De ces annexes bruissantes et colorées, il ne reste qu’un seul édifice : « le kiosque des Vanniers ». La dévorante Istanbul a tout emporté. Au XIX ème siècle tout a été rasé pour pouvoir construire la ligne de chemin de fer littorale.
 Le kiosque des Vanniers.
L’étonnement de l’ambassadeur devait être de taille ; il entrait dans une véritable ville où tout était strictement règlementé depuis la rédaction du code Kanunname par le sultan Memhet II inspiré de l’étiquette de la cour byzantine. Ce code règlementait minutieusement l’organisation administrative du palais et la place de chacun dans un système pyramidal hiérarchisé favorisant l’isolement du sultan. Pour assurer une intimité totale au maître du harem, les architectes conçurent le palais avec des fenêtres grillagées et de nombreux passages secrets.
La porte de l'Auguste ou porte Impériale.
 Ahmed III
 Abdulaziz
La « rue du Milieu » (La Mésé aujourd’hui rue du Conseil) était la voie principale tracée par les byzantins menant à la Basilique Sainte-Sophie. Elle aboutit désormais à l’entrée du palais de Topkapi décorée par la fontaine d’Ahmed III (1676-1730) qui donna asile à Charles XII après la défaite de Poltava. Construite en marbre, elle avait été construite en 1728 pour répondre aux besoins en eau de la population. Les couplets la décorant reprennent des couplets des célèbres poètes Sakir, Nedim et Rahim. A cet endroit s’ouvrait la Porte du Sultan ou porte Impériale datant de 1478 rénovée par le sultan Abdulaziz vers 1855 à un moment du règne ou le gouvernement turc allait cesser de payer à ses créanciers les intérêts des emprunts contractés en Europe. La banqueroute ne fit qu’accentuer le déclin de Topkapi. Cette porte restait ouverte de la prière du matin jusqu’à la dernière prière du soir.
 Fontaine d'Ahmed III
 La porte impériale
Extrait de la Princesse de Lumière par Jean-michel Thibaux :
La porte impériale s’ouvrait à l’heure du sabah ezani, quand l’appel à la prière commandait au soleil de s’élever et aux musulmans de se prosterner. Joao (futur prince de Naxos) s’immobilisa dans l’aube naissante.
« Allaha akbar ! La ilaha illa’ilah… »
 Quadrille des Turcs. (1670)
Dans tout Istanbul, les muezzins appelèrent les fidèles à la prière. La grande ville se réveilla soudain et, dans la clarté rose, les milliers de croissants surmontant les édifices publics et les mosquées flamboyèrent. Sous l’arc monumental de la première porte du palais, des centaines de Turcs, qui faisaient passer les affaires avant la foi, se mirent à défiler. Dieu pouvait attendre.
 Mosaïques à Topkapi.
Joao écouta battre le cœur de l’islam. Une terreur descendit en lui. Ces derniers temps, il avait songé à se convertir pour mieux se fondre dans cet univers violent…Il leva les yeux vers la tour qui surmontait la porte flanquée de couleuvrines. Des arquebusiers en faction contemplaient le lent mouvement des marchands, des livreurs et des quémandeurs, prêts à tirer au moindre rassemblement suspect. Il y avait d’autres soldats à l’intérieur des premières, deuxième et troisième cours. Si nombreux sous les ordres des janissaires qu’il était impossible d’échapper à leur vigilance. Personne ne pouvait atteindre le harem sans la bénédiction du sultan. Cette bénédiction n’avait jamais été donnée.
 Tugra (sceau) de Soliman le magnifique.
Notre personnage (Joao) aurait pu examiner le logement de bois au-dessus de la porte. Il fut utilisé par Mehmet comme pavillon, puis servit à entreposer les biens de ceux qui mouraient sans héritier. Les femmes du harem s’y glissaient parfois pour observer les processions. La porte franchie, on arrivait dans la première cour ou cour des Janissaires (cour des Parades) où subsistent de nos jours quelques fontaines, le bâtiment des monnaies impériales et l’église byzantine de Sainte-Irène transformée en arsenal impérial. Aucun visiteur ne pouvait aller à cheval au-delà de cette cour.
 Construite en 324 sur le site d’un ancien temple d’Aphrodite, Sainte-Irène était la plus grande église de Byzance et faisait office de cathédrale jusqu’en 360, lorsque la première Sainte-Sophie fut achevée.
 Monnaie impériale de Mahmud II ( 1808-1839 ).
Porte du Milieu ou Porte du Salut.
 Porte du Salut
Elle s’ouvrait sur la seconde cour du palais. Sa conception date probablement du règne de Mémhet II. Flanquée de deux grandes tours octogonales et décorée d’inscriptions religieuses et de monogrammes des sultans, elle était auparavant surmontée d’une structure de bois à trois fenêtres grillagées. Seuls les fonctionnaires de Topkapi et les ambassadeurs étrangers avaient l’autorisation de la franchir à pied. Le sultan la traversait à cheval selon une tradition byzantine qui s’appliquait à la Porte de Bronze (la Chalkè). C’est à la droite de cette porte que le bourreau lavait son cimeterre et ses mains après avoir décapité une victime.
Fontaine du Bourreau à Topkapi
La Seconde Cour.
La seconde cour ou Place du Conseil, le Divan Meydani, était le lieu où se rassemblaient les courtisans. Achevée en 1465, sa structure évolua jusqu’en 1529. Cette cour est bordée par l’ancien hôpital, les quartiers des janissaires, les écuries, une partie du harem avec la salle du Conseil et les cuisines. Une allée de galets noirs mène à la Porte de la Félicité donnant sur la troisième cour. Cet endroit était en priorité réservé au Sultan lorsqu’il rendait la justice.
 Janissaires au combat (XVI ème siècle).
 Officier turc, janissaire novice et janissaire de la marine.
 Officier de haut rang, officier bey et officier usta. (XVII et XVIII ème siècles)
Extrait de la Princesse de Lumière par Jean-Michel Thibaux :
Le gouverneur du sérail, le bostandji bashi (grand chambellan) au turban noir piqué de sept perles, sept rubis, sept saphirs et sept émeraudes rappelant le chiffre mystique vingt-huit, ne faisait pas de différence entre les militaires, les religieux et les civils. Ils n’étaient rien. Poussière sous les bottes du sultan son maître. Poussière de poussière sous le doigt d’Allah. Cela ne le dispensait pas d’appliquer les règles de l’étiquette avec rigueur. Tout homme invité par Sa Majesté devait être reçu avec les honneurs. Joao et les siens le constatèrent en recevant le salut de cet important personnage, qui porta sa main au front, aux lèvres et au cœur en s’inclinant. Ses officiers, habillés de robes safran bordées de zibeline, firent preuve de la même déférence. - Soyez les bienvenus dans la demeure de notre Seigneur, dit-il. Un huissier va vous conduire à la salle du Conseil.
 Fenêtre donnant sur la salle du Conseil. De cet endroit, le sultan invisible écoutait les délibérations de ses ministres et décidait parfois d'en comdamner l'un d'entre eux à mort.
Les ambassadeurs et les envoyés extraordinaires eurent droit aux courbettes du kapidjilar kâbyasi, chef des capitaines d’huissiers détenteurs des clés des portes et chambellans. Recrutés parmi les fils des plus hautes autorités de l’empire, ces familiers du sultan formaient la caste des aghas de l’étrier. Il n’y avait pas d’hommes plus privilégiés et enviés à Istanbul. Ils côtoyaient le Seigneur, partageaient parfois son repas. Des aghas, il y en avait des centaines dans ce palais. Aucune résidence royale d’Occident ne contenait autant d’officiers aux fonctions différentes. Ils étaient tous vêtus comme des princes…
 Pacha turc.
…En pénétrant dans le selamlik réservé aux hommes, Alessandro (père de la future sultane de Topkapi) découvrait les richesses étalées, les bijoux portés par les fonctionnaires, les armes couvertes de pierreries, les chandeliers en or, les candélabres d’argent, les vases céladon, les meubles incrustés de nacre et d’ivoire, les trophées de guerre rappelant les victoires des conquérants ottomans sur Byzance, Athènes, le Caire et Alger. Ce sombre labyrinthe regorgeait de trésors. Allessandro eut des vertiges en pensant au véritable trésor conservé tout près de lui, dans les salles les mieux gardées de la terre. Réaliste, il se livra à des calculs. Il saliva, imaginant toutes sortes de moyens pour s’attacher la confiance des Turcs. Il prenait conscience du formidable potentiel commercial qu’il pouvait tirer d’un contrat passé en bonne et due forme, marqué des sceaux du grand vizir. Il était décidé à saisir sa chance. La rapacité légendaire de Rüstem pacha servirait ses desseins. On pouvait acheter cet homme. Coûte que coûte, il s’ouvrirait de nouveaux marchés, même s’il devait pour cela se convertir à l’islam.
 Mosquée de Rüstem pacha.
LES CUISINES.
 Les cuisines de Topkapi.
 Des centaines d'hommes pêchaient le poisson pour les besoins de Topkapi.
Construites à partir du XV ème siècle, elles furent agrandies sous le règne de Soliman le Magnifique avant d’être détruites dans un incendie en 1574. Le grand architecte Mimar Sinan les rebâtit en deux longs édifices surmontés de vingt cheminées octogonales, mais les dortoirs, les bains et les mosquées qui y étaient rattachées ont aujourd’hui disparu. Trois portes permettaient d’y accéder : la porte du Commissariat impérial, la porte des cuisines impériales et la porte de la pâtisserie. Dix sections composaient les cuisines, chacune ayant une spécialité. Elles permettaient de nourrir 4000 personnes et employaient 800 serviteurs en moyenne. Au XVI et XVII ème siècles, lors des repas officiels, 500 serviteurs vêtus de soie rouge se relayaient jusqu’à la table du sultan où les chambellans découpaient les viandes et présentaient les plats de porcelaine. Il n’était toléré aucun bruit autour de l’empereur.
 Les hauts fonctionnaires de Topkapi prenant leur repas.
Extrait de la Princesse de lumière par Jean-Michel Thibaux.
Le couloir qui desservait les cuisines et les réserves s’étirait devant eux. Une véritable ruche. Huit cent vingt-quatre cuisiniers et leurs aides officiaient dans les dix salles surmontées de dômes, où dans les immenses cheminées chauffaient les chaudrons et tournaient les broches. Dans le vacarme, une armée d’étripeurs éventrait des veaux et des moutons, coupait les cous des volailles, pataugeait dans le sang des viscères fumants, poursuivait des oies affolées, des poulets évadés. Chaque jour, il semblait que le fleuve des animaux sacrifiés augmentait, dans un enchevêtrement inextricable de cages, de charrettes, de paniers, de barils, de troupeaux et de fonctionnaires de l’intendance. Les gardes de la première cour avaient du mal à canaliser ces arrivages qui embouteillaient la Porte du Salut et les alentours des cuisines. Chaque année, quatorze mille veaux, vingt-trois mille moutons, trente mille poulets, des milliers de tombereaux de légumes et de fruits, des montagnes de farine étaient engloutis dans cette machine à découper, broyer, bouillir, frire, rôtir et assaisonner.
 Une salle de cuisine à Topkapi.
Sélim (le futur sultan, il a dix ans dans ce chapitre) adorait cet endroit. Dans la première salle où il se glissa, une vapeur huileuse collait aux visages et aux torses des officiants armés de couteaux et de cuillères. Des choses succulentes cuisaient dans de vastes récipients de cuivre ; il s’en échappait une odeur d’oignons et d’épices, des pointes d’ail et de coriandre. Ses yeux allèrent vers les foyers, à la source de sa gourmandise. Il devinait les cloques dans les sauces brunies, ainsi que du bronze en ébullition, avec d’onctueux morceaux de viande, de moelleuses aubergines, de fondantes courgettes, ce qui suffisait à faire crier son ventre.
 Sélim II
Mais ce n’était pas de ces mets-là qu’il voulait le remplir. Il chercha des complices parmi les apprentis et les petits chefs spécialisés. Il n’y en avait aucun en ce lieu. Il passa dans la seconde salle, puis dans la troisième. Là, les billes marron de ses yeux se mirent à rouler, à briller, à dévorer ce qu’elles découvraient sur les tables.
 Sélim II
Il s’immobilisa. Il était face à des plateaux d’argent. Une haie de pâtes d’amande, une muraille sucrée avait été montée par des doigts experts pour le tenter. C’était une variété de loukoums qui attendaient de fondre sur les langues. Sélim salivait tant que des filets de bave coulaient sur son double menton. Il n’entendait plus le brouhaha. Des couleurs délicates de fleurs rosissaient, bleuissaient, jaunissaient ces badem esmezi, des raisins de Corinthe couronnaient ces pièges à mouches, des éclats de fruits confits criblaient ces échafaudages savants qui cachaient d’autres plateaux à sa vue. Sélim fit le tour de l’immense table pour découvrir les muhalebe dans leur bol de porcelaine. Ce fut plus fort que lui, il plongea son doigt dans l’une des pâtisseries à base de lait, l’œil déjà rivé sur les carrés de riz au lait, les rouleaux de crème fraîche, les gâteaux dégoulinant de miel, les coings cuits arrosés de miel.
 Pâtisseries à Topkapi
Des friandises par centaines, paralysées dans leur gangue de sucre, maculées de sirop, couvertes de filets figés de caramel semblables à des échappées de lave, avaient été préparées pour les femmes du harem et les privilégiés du sérail ; la moitié allait être engloutie par ces goinfres d’eunuques.
 Chef des eunuques blancs de Topkapi.
 Chef des eunuques noirs de Topkapi accompagnant une odalisque.
La jalousie monta comme une traînée d’acide dans ses veines, s’accrochant un instant à ses pupilles qui s’étrécirent, donnant à son regard quelque chose de reptilien alors qu’il suçait son doigt. Ce sentiment le fit se jeter sur les coings pareils à de petites briques luisantes empilées les unes sur les autres. « Profitez-en ! », dit-il aux pages. Les garçons hésitèrent. Il les fustigea du regard. Il était le prince, le fils aîné d’Hûrrem, un gage d’avenir et d’ascension sociale. Ils l’imitèrent. En moins d’une minute, sous les yeux des apprentis soumis, ils détruisirent deux pyramides et un bloc de douceurs.
 Les Janissaires avaient leurs propres cuisiniers. Cependant, ils se ravitaillaient aux cuisines de Topkapi.
 Cuisiniers janissaires à Topkapi.
« Qui vous a permis de toucher à ces ekmek kadaif kaymakli ? tonna une voix. Selim se redressa brutalement. La crainte coupa son plaisir ; il avala s’un seul coup la pâte de coing qu’il mastiquait. « Je croyais t’avoir dit de ne plus rôder dans mes cuisines ! » poursuivit l’homme. C’était le chef absolu des lieux, le ashdji bashi, un Grec qui répondait sur sa vie de la pureté des mets sortant de ses fours et de ses chaudrons. Il avait un poitrail large, un souffle de forge qui faisait frémir ses narines dilatées, et ses yeux, abîmés par les vapeurs d’épices et l’âcreté des fumées, larmoyaient continuellement. Ils étaient à présent porteurs de menaces, mises aussitôt à exécution. La grosse louche qu’il tenait à la main se détendit comme le levier d’une catapulte, elle frappa l’un des pages à la tête avant de cogner le nez du second.
 Deux ministres de Topkapi prenant leur repas.
« Il ne m’est pas autorisé de te punir, dit-il à Sélim. Mais d’autres sont habilités à le faire. Ta mère saura choisir celui qui fera rougir ta peau de bébé. » Sélim eut un haut-le-cœur. Pas sa mère ! Il aurait donné sa cassette pleine de shéréfis d’or et d’écus au lion de Hollande pour que le ashdji se taise. Mais déjà le bruit de sa faute se répandait dans les cuisines, la seconde et la troisième cour. Il courait vers les oreilles de la surveillante en chef du harem, Yasmina. La peur enflammait son imagination. Il haïssait cette géditchi syrienne à la peau fripée et bistre. Elle servait et protégeait sa mère depuis dix-sept ans, employant tous les stratagèmes pour éliminer les rivales qui auraient pu plaire à Soliman.
 Le fils aîné du sultan écoute sagement sa mère, la favorite de Topkapi.
A gauche l'une des géditchis de Topkapi tenant le fouet.
Il arrivait quelquefois qu’une odalisque vomit un sang noir. Alors on murmurait le nom de la géditchi de la favorite : Yasmina. Sous ce prénom qui sentait le printemps se cachait l’un des êtres les plus maléfiques du palais. (Malgré les précautions prises aux cuisines, le système de surveillance poussé à la limite de la perfection dans le palais de Topkapi, les goûteurs formés par les médecins juifs et arabes, le nombre de décès par empoisonnement dans le sérail atteignit des sommets durant les XVI, XVII et XVIII ème siècles).
 Le petit peuple d'Istanbul était ignorant des dangereuses intrigues fourbies au sein du palais de Topkapi.
Aujourd’hui, les extraits d’alcaloïdes et d’hétérosides si chères au cœur des assassins ne sont plus à la mode ; et l’aconitum Napellus aux belles fleurs d’un bleu-violet profond, la plus dangereuse plante de nos contrées, n’est plus cueilli dans les montagnes et les marais afin d’assaisonner les plats des princes, ni la Grande Ciguë à l’odeur vireuse de souris ou d’urine de chat n’est plus mélangée aux vins résineux de Naxos. Socrate qui fut condamné à la boire après condamnation du tribunal des Héliastes pour avoir corrompu la jeunesse, mourut dans d’atroces souffrances.
 L'aconit napel La grande ciguë Deux plantes très prisées par les empoisonneurs.
Aujourd’hui, les cuisines de Topkapi sont fréquentées par d’aimables touristes qui viennent contempler les collections de porcelaines et de céladons égalant les plus beaux trésors artistiques des grands musées de la planète. La valeur de ses collections (toutes ne sont pas présentées au public) dépasse les 50 millions d’euros. (10 700 pièces exposées). A titre d’exemple, un vase 18ème siècle qui appartenait à la collection personnelle de l'empereur Qianlong (1711 - 1799) vient de se vendre 110 000 euros.
 Topkapi: cuisine.
 Porcelaine de Chine à Topkapi.
Arrivant par la route de la soie jusqu’au XVI ème siècle, les porcelaines furent ensuite acheminées par voie de mer de la Chine et du Japon (porcelaines japonaises d’Iman). On compte cependant de nombreuses pièces réalisées par les ateliers de faïence turcs. Les plus anciennes remontent à l’empire Song du Sud et datent de 1230-1279 et de l’empire Yuan (1280-1368). Les céladons, 3000 au total, sont parmi les plus réputés du monde. Les sultans et les favorites les achetaient à prix d’or car ils étaient réputés changer de couleur si les mets et les boissons qu’ils contenaient étaient empoisonnés.
 Jarre de Chine, dynastie Ming; époque Wanli (1573-1619).
 Coupe de porcelaine, Chine, époque Wanli (1573-1619).
Ouverte sur la Méditerranée et la mer Rouge, l’Égypte appartenant à l’empire ottoman était au centre des itinéraires maritimes. Côté Méditerranée, les villes du Caire et d’Alexandrie devinrent les plus importants centres de transbordement de marchandises, avec Alep et les villes du littoral syrien. Depuis le golfe Persique, une route longeait la péninsule Arabique jusqu’aux deux grands ports de Basra, véritable entrepôt de l’Iraq, et Sîrâf qui desservait l’Iran. De là, les bateaux suivaient la côte indienne jusqu’en Chine. Par la mer Caspienne, le commerce avec les Russes conduisait les marchands turcs où arabes travaillant pour le compte du sultan dans les provinces baltiques et dans l’est de l’Europe centrale. Bagdad avait aussi une importance commerciale stratégique, via le port de Basra, où convergeaient les routes maritimes vers l’Extrême-Orient. Les bateaux faisaient du cabotage le long de la péninsule Arabique jusqu’au port d’Aden où ils pouvaient remonter au nord vers Le Caire par la mer Rouge ou descendre au sud la côte orientale de l’Afrique jusqu’à Madagascar.
 Plat de style Imari à Topkapi (1700-1740).
 Plat en porcelaine blanche avec un décor central en bleu sous couverte d’un bananier entouré de lotus, bambou, melons, raisins et rochers(Topkapi).
La batellerie fut aussi un élément essentiel des transports. Trois grands systèmes fluviaux servirent de trame à ces itinéraires : le Nil en Égypte, le Tigre et l’Euphrate en Mésopotamie, l’Amou-Daria et le Syr-Daria en Asie centrale.
 Le pape Sixte IV
Le plus célèbres des personnages turcs empoisonnés fut le sultan Mehmed II. Cet assassinat accompli par son médecin personnel avait été commandité par le pape Sixte IV.
Les écuries et le dortoir des Hallebardiers.
 Grand vizir à cheval
Construites sous le règne de Memhed II et rénovées par Soliman, de nos jours les écuries contiennent une importe collection de harnachements. Cette écurie qui abritait des chevaux favoris des sultans de même qu'une collection de harnais destinés aux cérémonies gardée dans un bâtiment du trésor qui était sous la responsabilité d'un Bey appelé «imrahor». On y découvre aussi la petite mosquée et les bains de Besir Aga, le chef des eunuques noirs de Mahmud I.
 Visage de page
 Page et secrétaire à Topkapi.
 Domestiques de Topkapi.
Quittant les écuries, le visiteur entrait dans le dortoir des hallebardiers qui n’abritait pas des soldats (les hallebardiers, corps crée en 1527 faisaient fonction de maîtres de cérémonie et se distinguaient des autres serviteurs par de longues tresses) mais des valets et des pages chargés des innombrables tâches quotidiennes nécessaires au fonctionnement du palais. Dans ce complexe, tout avait été pensé pour le confort par l’architecte de Murad III , Davud Aga qui en 1587, aménagea des bains, une mosquée, une salle loisirs et un fumoir, le tout construit en bois.
La Salle du Conseil impérial ou Salle du Divan.
 Soliman et ses ministres
 Audience devant la Porte de la Félicité
Jouxtant la Porte de la Félicité, la salle du Conseil où se réunissaient les ministres avait été construite sous le règne de Memhed II avant d’être entièrement repensée par Alseddin, l’architecte de Soliman le Magnifique, puis modifiée après l’incendie du harem en 1665, enfin restaurée sous les sultans Sélim III et Mahmud II. Sous l’égide du Grand vizir, les vizirs et les plus hauts fonctionnaires de l’état s’y réunissaient afin de légiférer au nom du sultan et d’organiser le fonctionnement de l’empire ottoman. Elle perdit de son importance au profit du grand vizirat, lieu situé à l’ouest, et n’a plus été utilisée après le 30 avril 1876. Trois salles mélangeant le marbre, le porphyre, le bois sculpté, les grilles dorées, le style ottoman et rococo composaient le conseil. Dans la première salle, trois longs sofas étaient destinés aux ministres dont les regards inquiets s’attardaient quelquefois sur la fenêtre masquée derrière laquelle le sultan observait les débats. Quatre réunions par semaine, du samedi au mardi, avaient lieu après la prière du matin.
 Au conseil, le grand Moufti traitait les questions religieuses.
Extrait de la Princesse de Lumière par Jean-Michel Thibaux.
Les ambassadeurs et les envoyés extraordinaires eurent droit aux courbettes du kapidjila kâbyasi , chefs des capitaines et des huissiers détenteurs des clés des portes et chambellans. Recrutés parmi les fils des plus hautes autorités de l’empire, ces familiers du sultans formaient la castes des aghas de l’étrier. Il n’y avait pas d’hommes plus privilégiés et enviés à Istanbul. Ils côtoyaient le Seigneur, partageaient parfois son repas. Des aghas, il y en avait des centaines dans ce palais. Aucune résidence royale d’Occident ne contenait autant d’officiers aux fonctions différentes. Ils étaient tous vêtus comme des princes. Les Occidentaux aux habits de velours noirs semblaient inexistants entre ces haies de personnages à l’aura magique.
 Chefs-concierges, détenteurs des clefs à Topkapi.
 Sous-officiers janissaires à Topkapi.
Je me soumets à la loi du Coran, dit Rüstem Pacha (GrandVizir). Au même moment, on entendit tonner l’artillerie des timariots qui annonçaient l’approche des délégations, le cheik-ül-islam, premier personnage religieux de l’Etat, assisté du kadi Osman, leva son index et le pointa par la fenêtre dans la direction de la mosquée de Süleymaniye en construction.
 Mosquée de Süleymaniye.
Rüstem rougit. Il semblait que Soliman, les dignitaires de l’islam, la pluie, le temps et l’histoire elle-même avaient résolu de lui rendre sa démarche plus pénible. En ce début d’après-midi où tant de témoins présents retenaient leurs souffles, il ne lui était plus possible de reculer : il allait épouser l’unique princesse du sérail. Refuser maintenant, c’était mettre un terme à sa carrière, peut-être à sa vie.
 Officiers janissaires à Topkapi.
 Ministres à Topkapi.
Rüstem aurait préféré plus d’intimité. Pourquoi le sultan s’entourait-il de tant de pages ? Il y avait le silahdâr , porte-épée du souverain ; le çuhadâr, responsable des caftans et des pelisses, le rikâbdar, dont les tâches consistaient à mettre le pied du souverain à l’étrier quand celui-ci montait à cheval, à le chausser et le déchausser ; le porte-turban chargé de la propreté du linge impérial, le porte-clés des appartements privés de Sa Majesté, le barbier-chef, le porte-aiguière, le porte-serviettes, l’échanson, le maître de la table, le dresseur de chiens, le dresseurs de perroquets, le coupe-ongles, le cafetier et le porte-cure-dents.
 Chambellan et huissier à Topkapi.
 Porte-turban et porte-épée du sultan à Topkapi.
Très proches de l’auguste personne, indifférents à ce qui se négociait sous le regard d’Allah, les sourds-muets dressés à tuer guettaient les gestes de leur Maître. La mort se reflétait dans leurs yeux sans âme que le pacha évita de contempler. Il se concentrait sur la lecture du long contrat de mariage, ce nikâh où était enregistré le montant du dédit, la somme fabuleuse que, dans l’heure suivante, il remettrait à son beau-père.
Retour dans la machinerie administrative de Topkapi.
 Commis aux écritures et chef secrétaire à Topkapi.
A la lisière nord de la seconde cour, il y avait donc la première salle à coupole sous laquelle délibérait le conseil impérial jusqu’à midi après avoir prié à Sainte-Sophie ( le Grand Vizir priait chez lui) ; la deuxième chambre occupée par le secrétariat impérial, puis la Defterhane où travaillaient les commis et les archivistes. Dans ce cœur administratif, se retrouvaient le Grand Vizir, les vizirs, les juges militaires d’Anatolie et de Roumélie, le Ministre des finances accompagnés des chefs du trésor, le Ministre des affaires étrangères et le grand Mufti d’Istanbul qui étaient assistés par les secrétaires, les détenteurs du sceau impérial, les rédacteurs des protocoles et les greffiers. A la fin des séances, les vizirs se rendaient dans la salle d’audience pour faire un compte-rendu au sultan (N’oublions pas que ce dernier pouvait assister aux séances du haut de la fenêtre grillagée donnant sur le Divan).
 Les Turcs d'Istanbul priant.
 Le vizir rendait des comptes au sultan après le Conseil.
Orchestre militaire (mehterhane: fanfare) jouant lors des grandes cérémonies se déroulant dans la seconde cour de Topkapi.
Tous les ottomans quels que fussent leurs croyances ou leurs rangs pouvaient demander une audience au conseil. La plus importante manifestation se tenait à chaque début de trimestre lors de la remise des traitements des janissaires et de la réception des ambassadeurs.
 Juif et Arménien à Istanbul. Tous les citoyens de l'empire ottoman bénéficiaient des mêmes droits.
La Tour de Justice.
En la contemplant, il est difficile de lui donner un âge, mais elle a été probablement bâtie dès la chute de Constantinople avant d’être rénovée de 1527 à 1529 sous le règne de Soliman I, puis sous celui de Mahmud II en 1825. Edifice le plus élevé de Topkapi, elle symbolisait l’éternelle vigilance du sultan contre l’injustice.
 La Tour de Justice à Topkapi.
La courageuse tentative de réforme du sultan Sélim III.
 Sélim III
 Audience extraorfinaire de Selim III devant la Porte de la Félicité.
Après la perte de la Crimée en 1784 et la guerre désastreuse contre l’Autriche et la Russie (1787-1792), l’empire ottoman affaibli avait besoin de réformes profondes. Le sultan Sélim III, admirateur de Louis XVI qu’il considérait comme un despote éclairé, s’inspira de la politique du roi de France et tenta de changer les lois régissant son empire. Après avoir rétabli l’imprimerie qui avait disparu en 1725, il fait publier les règlements de l’Etat et des livres techniques. Il réduit le nombre des janissaires aux soldes avantageuses afin d’assainir le trésor, cette mesure est d’autant plus nécessaire que seul 20% de ce corps d’élite est en état de porter les armes. Pour éliminer la corruption et l'incapacité du commandement, on sépare, conception moderne, la fonction de chef militaire, l'agha, et celle d'administrateur de la troupe confiée à un nouveau personnage : le « nazir », l’Intendant. Il crée, à côté des corps militaires anciens, d'une armée réellement nouvelle, le Nizam-i-Cedit (Ordre nouveau), infanterie et même bataillons d'artillerie, habillés, équipés, entraînés à l'européenne et commandés par des officiers européens.
 Procession de Sélim III
 Nouveaux soldats de Sélim III
Mais l’administration ottomane demeure lourde et centralisée à Topkapi. Dans sa volonté de la rendre plus efficace, Sélim III, les services du Grand Vizir, « Bab-i-Asafi », voient leurs compétences augmentées et sont divisés en quatre sections : correspondance, rédaction des décrets, fermes d'impôts, registres des fiefs. Dans le même temps, il réduira considérablement le nombre des fonctionnaires. Cette nouvelle administration, afin de purger les cités de leur population flottante et de ramener les paysans à la terre, fait fermer les auberges et les tavernes, lieux de refuge de ceux qui ont quitté la campagne et provoquent le désordre.
 Piastre de Sélim III
 Les ottomans perdirent la Crimée en 1784.
Hélas, pris entre des dangers extérieurs graves et les périls intérieurs liés aux rébellions, Sélim III ne pu poursuivre avec continuité l'effort de rénovation qu'il avait commencé et il fut contraint d’accepter des compromis qui ne résolurent rien. Les réformes en fait isolèrent le sultan et le réduisirent presque à l'impuissance. Cette impuissance le conduira à sa perte avec la montée de l’animosité des janissaires. La réforme de ce corps d’armée n’avait pas abouti. Au contraire, leurs effectifs continuèrent inutilement de s'accroître, passant à 55 256 en 1800 et 98 539 en 1806. Les défaites qu'ils subirent, comme en 1805 et 1806 devant les Serbes, accrurent leur amertume et ils en rejetèrent la responsabilité sur le pouvoir. Le 25 mai 1807 les auxiliaires janissaires (yamaks) d'Istanbul se soulèvent parce que des officiers de l'Ordre nouveau leur sont envoyés pour les équiper et les exercer à l'européenne.
 Georges Pétrovic, héros de la révolte des Serbes contre les Turcs.
Le 28 mai 1807 le Sheyk-ul-Islam Ataullah Efendi sanctifie la revendication des rebelles contre Sélim en publiant une fetva qui justifie leur demande d'arrestation de douze membres du gouvernement, réformateurs accusés d'impiété. Le 29 il prononce une seconde sentence autorisant la déposition du sultan qu'exigent ces mêmes rebelles. Emprisonné, il fut assassiné le 28 juillet 1808.
 Janissaires à Topkapi.
Le Trésor Impérial.
Il existait deux Trésors impériaux, le Trésor extérieur situé dans la seconde cour et le trésor intérieur qui se trouvait dans la troisième cour. Le trésor extérieur est l’une des salles les plus anciennes de Topkapi, bâtie sur les fondations d’un édifices religieux byzantin du V ème siècle. Remanié à maintes reprises, cet espace en briques surmonté de huit coupoles était occupé par l’administration des finances et divers services de l’Etat qui géraient le trésor public. Un service spécial était chargé de conserver les kaftans donnés en cadeaux aux vizirs et aux hautes personnalités de Topkapi. Les salaires trimestriels versés aux janissaires étaient prélevés sur ce trésor. Il contient aujourd’hui la collection d’armes et armures rapatriées dans le palais en 1928.
 Sabres à Topkapi.

Cette collection offrant des pièces d’une inestimable valeur s’étalant sur une période de plus de 1300 ans constitue à elle-seule un véritable trésor. On s’émerveille à la vue des armes ottomanes, omeyades, abbassides, perses et mamelouks au nombre de 400 et on imagine ces soldats qui durant des siècles, partant de l’ouest de la Chine se bâtirent pour fonder l’un des plus puissants empires de l’humanité.
Extrait de la Princesse de Lumière par Jean-Michel Thibaux.
L’endroit retentissait du bruit des armes, car il servait à l’entraînement. Il était circonscrit dans un périmètre de pierres cyclopéennes. Sur cette surface d’un tiers de dönum (dônum=940 mètres carrés), il n’était pas rare de voir couler le sang. Cette salle, habituellement réservée aux gardes de l’arsenal, était bondée d’officiers qui, torse nu, se livraient tous les lundis à d’ardents duels, sous le regard scrutateur d’un vieil askeri. Ce capitaine à la blanche barbe veillait au respect du code militaire. Mais il n’était pas l’homme le plus âgé de l’arsenal. Son arbitrage n’était plus d’usage quand l’aîné des armées apparaissait.

L’homme à la cuirasse cloutée entra, accompagné de ses quatre gardes du corps algérois. Les hommes en sueur se figèrent. Ils respectaient leur amiral. Beaucoup se seraient fait tuer pour lui, beaucoup avaient péri entre ses bras, le sourire aux lèvres, fiers de l’avoir servi au nom d’Allah. Ils crièrent : « Gloire à Khayreddin ! »

Khayreddin, le Kadupan pacha Barberousse décocha un grand sabre de combat posé sur les crochets d’un râtelier, il en éprouva le poids et le fil, l’arme polie refléta son visage ravagé par les ans. Sa barbe flamboya dans l’acier. Il se sentit immortel. Il contempla tour à tour ses sulbaternes. Son sabre désigna l’un d’eux. Joao (le futur duc de Naxos) s’y attendait. Barberousse s’était déjà mesuré à lui à trois reprises. Leur dernier affrontement remontait à six mois, sur le port de la ville de Toulon que l’armée ottomane avait investi pacifiquement avec l’accord de François Ier. Juao s’était incliné par trois fois avec respect. Et, par trois fois, Barberousse s’était montré furieux.
La lame courbe se posa sur l’épaule du jeune capitaine. Elle était froide comme le main qui le tenait. « Je te demande cette fois de ne pas m’épargner, » dit Barberousse. « Je veux savoir où j’en suis et tu es le seul de la flotte qui osera mi porter des coups véritables ». « Et si je refusais ? » « Tu connaîtrais le sort des galériens ». Ce n’était pas une promesse en l’air, Joao lut la détermination sur le terrible visage du guerrier des mers.

Le sabre siffla. Autour, il ne s’en trouvait pas un seul qui eut assez e réflexe pour échapper à la fulgurante attaque de l’amiral, tant le regard du kadupan pacha, pareil à celui de la Gorgone, pénétrait ses adversaires. Joao l’évita par un bond prodigieux qui le fit passer par-dessus la tête du vieux capitaine assis sur un tapis de prière. Un murmure admiratif emplit la salle. Barberousse hocha du chef. Il se partageait entre la rage, avec ce qu’elle implique d’admiration, et une sorte d’approbation complice. Malgré sa masse et lâge, il se déplaça très vite, se fendant. Le sabre trouva de nouveau le vide et frappa le sol en une gerbe d’étincelles…

…Cécilia (la future épouse du sultan Sélim II) lança un regard distrait sur la forêt des vouges, des piques et des fourches de guerre fixés entre les poings serrés des soldats, hypnotisés par le spectacle des assauts. Elle ne tint pas compte de l’ordre de la kiaya et continua son chemin sans se soucier des risques qu’elle encourait…Quatre batteries de canons crachaient leurs boulets sur les tours de la forteresse. A l’approche de ces gueules de bronze brûlantes dont elle sentait le souffle, sa gorge se serra…
 Siège de Rhodes par les Turcs.
…Elle regarda les compagnies de yayas s’engouffrer dans les brèches des murs cyclopéens, les défenseurs dégringoler des créneaux fracassés par les boulets, les indomptables janissaires libérer le feu de leurs arquebuses à platine et à mèche, les princes Mustapha et Bajazet retenir leurs sipahis impatients d’en découdre avec l’ennemi, le sultan Soliman qui revenait avec ses aghas et ses pachas…C’était une apparition terrifiante, un cauchemar. Quinze cavaliers harnachés de fer et de cuir, défigurés par le nasal des casques à cimier, poussant les chevaux écumants, provoquaient les cris des milliers de fantassins aux vagues déferlantes. Et le Seigneur des seigneurs les menait. Il était pareil à un astre, sa cuirasse constellée de pierreries faisait pâlir le soleil, le sabre des Osmanlis, relique magique, vibrait au bout de son bras. A sa vue les mourants ne craignaient plus de paraître devant Dieu.
 Siège de Malte par les Turcs.
…L’armée se replia sur Alep…Les six vierges suivaient Soliman, aux couleurs du soleil et de la lune, au turban blanc surmonté de plumes d’autruche blanches. Six pages habillés d’or précédaient le Maître du cou des hommes. A la tête de cet immense cortège, six mille cavaliers sipahis, tous habillés d’écarlate, fendaient la foule, partagée entre l’enthousiasme et l’inquiétude. Derrière cette cavalerie commandée par le prince Bajazet marchaient dix mille archers vêtus de jaune suivis de quatre capitaines habillés de velours cramoisi ayant chacun sous leurs ordres douze mille fantassins casqués de fer et armés du cimeterre qu’il tenait à la main. Seize mille janissaires aux uniformes violets venaient ensuite, chacun portant l’arquebuse à la crosse incrustée d’ivoire, et le bonnet blanc emplumé de leur ordre. Derrière eux, mille pages de Topkapi, couverts d’étoffes dorées, ouvraient le chemin à trois aghas vêtus de peaux de léopards, le cimier sur la tête, portant l’étendard de la Porte, la queue de cheval de couleur rouge qui n’avait jamais mordu la poussière depuis un siècle.

LA TROISIEME COUR.
 Porte de la Félicité, Salle des Audiences.
 La bibliothèque d'Ahmet III.
Ayant franchi le seuil de la Porte de la Félicité, on pénétrait dans l’Enderun ou Troisième Cour. Là battait le cœur de l’Empire, là vivait le sultan. Cette cour enserrait un jardin magnifique, elle était entourée du hall de la chambre privée, l’Has Oda, occupé par les officiers et les pages du palais. Ces derniers servant le sultan avait l’obligation d’apprendre la musique, la peinture et la calligraphie et, au fil du temps, les plus doués d’entre eux accédaient à des postes de prestige. Le trésor intérieur contenant les reliques sacrées, le harem, des pavillons et la bibliothèque faisait partie d’un ensemble strictement interdit aux étrangers.
Trône du sultan à Topkapi.
Mehmed II fut à l’origine de la construction de la Troisième Cour, mais il ne séjourna pas dans le harem comme le firent ses successeurs qui n’eurent pas une vie enviable. Les aspects de cette vie ont été décrits par le vénitien Gianfrancesco Morosini en 1585 : « À mon avis, le sultan n'a pas une vie si désirable, car il reste quasiment enfermé dans son sérail en la compagnie d'eunuques, de garçons, de nains, de muets et d'esclaves, ce qui semble être aussi mauvais que [la compagnie] des femmes, sans la conversation de personnes vertueuses avec lesquelles avoir une discussion. [...] Le matin il se lève relativement tard et, en sortant du quartier des femmes où il dort quasiment chaque nuit, il change de costume et aussitôt il mange. Si c'est un jour de Conseil, il donne audience à l'agha des janissaires, aux juges de l'armée, et finalement aux vizirs ; et si quelqu'un a été promu gouverneur de province ou autre, il obtient le droit de venir embrasser sa main sans émettre une seule parole ni recevoir de réponse. À ce moment les ambassadeurs, les autres ministres et les princes qui vont à cette porte font de même. [...] Quand le vizir repart après un temps assez court, il retourne la plupart du temps avec les femmes, dont la conversation l'enchante grandement, et s'il reste à l'extérieur, il se retire dans l'un de ses jardins pour pratiquer le tir à l'arc et pour jouer avec ses muets et ses bouffons. De la musique bruyante lui est souvent jouée, et il apprécie beaucoup les feux d'artifices. [...] Des pièces de théâtre sont souvent jouées pour lui [...] Enfin il rentre toujours au harem pour le dîner à l'approche de la nuit, hiver comme été. »
 Abdûlmecit Ier.
Prolongeant la Porte de la Félicité et masquant la Troisième Cour aux regards des curieux, un édifice massif et carré entouré de vingt deux colonnes abritait la Salle des Audiences ou Salle des Pétitions. On y trouve la salle de trône flanqué de deux pièces secondaires. Assis sous un baldaquin, le sultan recevait les vizirs, les ambassadeurs et les hauts personnages de l’empire ottoman. Dans cet espace retiré du monde extérieur, le sultan avait droit de vie et de mort sur les visiteurs et nombreux furent ceux qui lui ayant déplu, moururent sous le lacet de ses étrangleurs sourds-muets. A leur entrée dans la salle, les ambassadeurs devaient impérativement s’agenouiller et embrasser la robe du sultan assis sur le trône couvert de brocard plaqué d’émeraudes, sous le regard du dragon, symbole de la puissance et de l’oiseau mythique Simurg s’affrontant sur le plafond. Ce trône date du règne de Mehmed III. L’intérieur fut rénové en 1723 par Ahmed III, puis acquis sa forme actuelle après l’incendie de 1856 sous les directives d’Abdûlmecit Ier. On entrait par la porte principale surmontée d’un bismiliah gravé en 1723 sous le règne d’Ahmed III : « Au nom de Dieu le compatissant, le miséricordieux ». A l’entrée, la fontaine installée par Soliman avait pour but de couvrir le bruit des conversations secrètes. L’inscription symbolique en perse qui la décore nous dit : « La fontaine de la générosité, de la justice et la mer de la bienfaisance. » Près d’une autre porte appelée Piskes (à gauche en entrant), se trouve la fenêtre devant laquelle les ambassadeurs plaçaient leurs cadeaux.
 Fontaine à Topkapi.
 Caftan à Topkapi.
Derrière la Salle d’Audience, côté est, s’ouvrait le dortoir du corps expéditionnaire. Là, on reste ébahi face aux 2500 costumes, dont les précieux caftans des sultans, exposés sous les voûtes soutenues par quatorze colonnes.
 Caftan à Topkapi.
Pavillon du Conquérant ou Kiosque du Conquérant.
 Le pavillon du Conquérant à Topkapi.
 Délicate et précieuse aigrette à Topkapi.
Ce pavillon bâti vers 1460 sous le règne de Mehmed II fut utilisé pour abriter le trésor impérial. A l’origine, il se composait de trois pièces, d’un sous sol et d’un hammam. Aujourd’hui, s’élevant sur deux étages face à une terrasse dominant la mer de Marmara et le Bosphore, il est formé de salles de services au premier étage et d’une suite de quatre appartements au second. Ce pavillon dont certains décors extérieurs datent du XVIII ème siècle, fut surtout opérationnel (entrepôt du Trésor) sous le règne de Sélim Ier. Auparavant, Mehmed II et Bajazet II s’en servirent pour leur agrément.
 Premier fragment connu du Coran à Topkapi.
 Habit de fatima à Topkapi.
Barbe du Prophète à Topkapi.
Aujourd’hui, le Trésor Impérial que nous pouvons admirer en ces lieux se décompose en une vaste collection d’œuvres d’art, de joaillerie, d’objets rares et précieux provenant de cadeaux, de prises de guerre ou de la création ottomane. A l’époque où Topkapi abritait les sultans, le Hazinedarbasi , le trésorier en chef, en était le responsable. Parmi les nombreux trésors montrés dans les quatre pièces adjacentes, la première expose l'une des armures du sultan Mustafa III faite d'une cotte de mailles de fer décorée d'or et incrustée de joyaux, avec son épée, son bouclier et ses étriers dorés. La vitrine suivante montre plusieurs couvertures du Coran décorées de perles ayant appartenu aux sultans. Le trône d'ébène de Murad IV est incrusté de nacre et d'ivoire. Une boîte à musique indienne en or, avec un éléphant doré au sommet, date du XVIIe siècle. Dans d'autres vitrines, on voit des verres décorés de gemmes rares, des pierres précieuses, des émeraudes et des diamants.
 Reliquaire orné de pierres précieuses à Topkapi.
 Coupe en cristal de Sélim III.
 Tasses en or ornées de pierres précieuses à Topkapi.
En avançant dans notre visite, on découvre le poignard de Topkapi à la garde ornée de trois grosses émeraudes, coiffé d’une montre en or avec un couvercle en émeraude. Le fourreau d'or est couvert de diamants et d'émaux. En 1747, le sultan Mahmud Ier a fait faire cette dague pour Nadir Shah, mais ce dernier a été assassiné avant que l'émissaire n'ait atteint les frontières de l'empire. Le sultan a donc gardé la dague. Plus loin, s’élève le trône de noyer d’Ahmet I er, incrusté de nacre et d’écaille de tortue, imaginé et réalisé par Sedefhar Mehmet Aga. Notre regard se porte plus précisément sous le baldaquin où brille un pendant doré avec une grosse émeraude. Quelques pas encore et nous sommes face à la vitrine contenant les aigrettes couvertes de diamants, d’émeraude et de rubis, dont un bol de jade en forme de navire offert par le tsar Nicolas II.
 Ahmet I er.
 Le poignard de Topkapi.
Le joyau le plus remarquable est le Diamant du fabricant de cuillères. Un vizir l’avait acheté au bazar, le vendeur pensant qu’il s’agissait d’un morceau de cristal taillé. En fait, c’est un diamant serti dans de l’argent enrichi de deux rangs de 49 diamants de plus petite taille. Jouxtant cette pièce unique, deux chandeliers en or pesant 48 kilos chacun sont incrustés de 666 diamants. Abdülmecid en fit don à la Kaaba, mais à la chute de l’empire ottoman et la perte de la Mecque, les autorités turques les rapatrièrent à Istanbul. Oubliant les chandeliers, on reste bouche bée face au trône des audiences qu’on installait devant la Porte de la Félicité lors des cérémonies. Ce trône serti de tourmalines commandé en 1585 par le vizir Ibrahim Pacha pour plaire au sultan Murad III est appelé Trône d’or de Bayram, mais il n’égale pas le trône d’or du sultan Mahmud Ier décoré de perles et d’émeraudes, cadeau du commandeur perse, Nadir Shah. Au sein de ce pavillon chargé de richesses et d’objets saints, figure une curiosité : le reliquaire couvert d’or de la main de saint Jean-Baptiste moins admiré que celui qui contenait le manteau de Mahomet situé quelques pas plus loin.
 Ahmed III sur son trône dans la salle des Audiences à Topkapi.
 Mahmud I er sur son trône d'or à Topkapi.
 Le diamant Spoonmaker de 86 carats à Topkapi.
 Reliquaire de la main de saint Jean-Baptiste à Topkapi.
Nous avons parlé du Dortoir des pages situé au nord des salles du Trésor. Il contient aujourd’hui la galerie des miniatures et des portraits où sont exposés de très précieux corans et une carte du monde inestimable, la première connue (1513), de l’amiral turc Piri Reis.
Bibliothèque Enderûn.
 Bibliothèque Enderûn à Topkapi.
Cette bibliothèque d'Ahmed III, construite par l’architecte impérial, Mimar Besir Aga en 1719, a la forme d’une croix grecque couverte d’un dôme. On y conservait les livres dans des niches pratiquées dans les murs. Réservée à l’usage du sultan, elle contenait 3500 ouvrages traitant pour l’essentiel de la loi islamique et des questions de théologie. Ces livres depuis 1928 sont aujourd’hui conservés dans la mosquée des Agas qui s’est enrichie de manuscrits turcs, perses, arabes et grecs (13550).
LE HAREM DE TOPKAPI.
 Le harem de Topkapi.
Dans cette partie, la plus secrète et la plus fermée du palais, au cœur d’un véritable dédale de salles et couloirs, le sultan vivait auprès de la sultane validé, des épouses secondaires, des concubines et de ses enfants. Dans cet ensemble de trois-cent pièces apparemment construites sans plan, régnait la plus implacable des hiérarchies. Les eunuques noirs y faisaient régner l’ordre et la loi, tout en complotant pour permettre à leurs favorites d’entrer dans la couche du sultan. A l’origine, le harem conçu par le génial Mimar Sinan, fut habité par Soliman le magnifique. S’ouvrant par la Porte des Carrosses. S’agrandissant au gré des caprices des Maîtres de l’empire et après des incendies, notamment après celui de 1665, il subit des modifications jusqu’au début du XIX ème siècle.
EXTRAIT DE LA PRINCESSE DE LUMIERE par Jean-Michel Thibaux.
 Les odalisques de Topkapi.
(Dans ce passage, il s’agit de la princesse Mihrimah promise au vizir Rüstem pacha)…Evidemment, elle savait ce qui l’attendait dans le secret de la chambre nuptiale. Il se racontait des choses sur les relations homme-femme au harem, et des miniatures et des dessins circulaient ; ces choses se pratiquaient ouvertement entre les animaux domestiques du palais et il lui était arrivé de voir un chien et une chienne se livrer à des accouplements. On disait aussi que certaines odalisques avaient pu, au risque de leur vie, en faire l’expérience avec le chef des eunuques blancs qui n’était pas complètement diminué physiquement, mais cela demeurait cependant un mystère pour la plupart des recluses de Topkapi.
 Le harem par Auguste Renoir.
On l’avait baignée et lavée au savon d’Alep, baignée à nouveau dans du lait d’ânesse. Par trois fois ses cheveux avaient été lavés, traités avec des huiles végétales. Et cela ne semblait pas avoir de fin. Etendue sur la table de marbre recouverte d’un fin matelas hongrois, Mihrimah soupira. Et le temps continua à s’écouler en grains de sable dans les sabliers du harem. Elle ne le maîtrisait plus. Il l’emportait inexorablement vers cet instant où elle ne s’appartiendrait plus. C’était le lot de toutes les femmes de ce monde. Musulmanes ou chrétiennes, elles étaient condamnées à subir la loi de Dieu, le pouvoir du père, la jalousie du frère, la volonté de l’époux. Une esclave versa de l’extrait de violette sur sa chevelure répandue. Six mains couraient sur son corps nu, faisant pénétrer une huile aux vertus adoucissantes.
 Le harem. Trésors légendaires.
Le Cinili de la Quatrième Cour. Extrait de la Princesse de lumière par Jean-Michel Thibaux.
La favorite et le futur sultan à Topkapi.
Deux grandes cages en bronze doré, aux barreaux galbés, ornaient l’entrée du kiosque. Des canaris y menaient grand tapage. Leurs piaillements couvraient les rumeurs de la ville, les roucoulements des tourterelles alentour et les conversations qui pouvaient filtrer de l’intérieur. Les deux femmes renforcèrent leurs défenses. Un eunuque somnolait contre la porte marquetée sur laquelle la phrase : « Sur Dieu s’axe le chemin », entrelaçait ses lettres de nacre dans le cœur d’un bois sombre. Il avait l’air d’une grosse femme aux tétons flasques. On aurait pu le croire inoffensif, englué dans un rêve d’ouate et de sucre. Il n’en était rien. Dangereuse réplique d’une matrone des faubourgs d’Istanbul, ce garde veillait sur la sécurité de celle qui régnait sans partage sur Soliman. Ses yeux brillaient derrière le rideau des cils. Ses paupières boursouflées s’ouvrirent soudain pour fixer les arrivantes d’un regard menaçant…
 Bain au harem de Topkapi.
Hürrem avait retiré ses nalins (sabots en bois de rose) sertis de saphirs et de topazes. Elle lisait. Ses pieds nus reposaient sur les cuisses d’une esclave mongole aux bras tatoués, qui les lui massait avec obstination. Assises sur des coussins, chuchotantes et prudentes, trois courtisanes choisies pour leur attachement à la kadine brodaient des mouchoirs. Elles y mettaient beaucoup d’application car la kiaya Yasmina exigeait la perfection. Cette dernière les observait depuis le coin le plus sombre du Cinili. On aurait pu croire qu’elle étudiait des rouleaux ou qu’elle écrivait de courts messages codés qu’elle envoyait, comme des petites hirondelles, vers les marches de l’empire et au-delà, à de secrets correspondants versés dans l’art des poisons et de la magie noire. Pour vérifier si elle s’adonnait réellement à cette activité intellectuelle, il suffisait de s’approcher d’elle.
 Sultan et favorite à Topkapi.
Aucune des trois jeunes femmes ne désirait prendre ce risque. Elles s’appliquaient à créer des fleurs et des arabesques tout en évoquant les dernières histoires du palais. Des mouchoirs, elles en avaient décoré des dizaines dans l’espoir qu’un jour le sultan en déposât un sur leur épaule gauche. Hürrem ne l’avait jamais permis. Elle gardait Soliman pour elle, n’éprouvant pas de compassion pour les deux cent soixante-dix vierges qui se morfondaient et finiraient par perdre la raison. Elles restaient confinées dans les dortoirs toutes les nuits, et c’était bien ainsi.
 La Quatrième Cour et kiosque à Topkapi.
Retour à la page d'accueil
|